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Quand la compétence ne suffit pas à se sentir légitime

On reçoit un compliment pour un travail bien fait. Au lieu de savourer, un doute s’installe : est-ce vraiment mérité, ou n’a-t-on pas juste eu de la chance ? Ce flottement, discret mais tenace, teinte parfois les moments où la reconnaissance devrait être évidente.

Basé sur sciences sociales (Cécile Van de Velde, Devenir adulte : Sociologie comparée de la jeunesse en Europe, Pauline Clance & Suzanne Imes, The Impostor Phenomenon in High Achieving Women (Georgia State University, Thomas Chamorro-Premuzic, Why Do So Many Incompetent Men Become Leaders? (Harvard Business Review)

Ce sentiment d’illégitimité ne touche pas seulement ceux qui débutent ou manquent d’assurance. Il surgit même chez des personnes chevronnées, dès qu’un écart se glisse entre ce qu’elles ressentent et l’image qu’elles projettent. Par exemple, accepter une promotion ou parler en réunion peut réveiller une impression de décalage, comme si la place occupée n’était pas tout à fait la leur.

Ce malaise ne signale pas forcément un manque de compétence. Il met surtout en lumière la force des normes collectives : ce sont les parcours typiques, les manières de s’exprimer ou d’agir attendues dans un groupe qui dessinent la « légitimité » réelle aux yeux de chacun. On ne doute pas tant de ce qu’on sait faire, que de la façon dont on correspond — ou non — à une histoire collective implicite.

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Quand la norme s’impose

Le sentiment d’illégitimité naît souvent du contraste entre les critères visibles de compétence (diplômes, résultats, expérience) et des attentes invisibles du groupe. Dans beaucoup de contextes, la réussite est associée à des codes précis : certaines manières de parler, de décider, de réagir. Quand on sent qu’on ne colle pas à ces modèles, un doute s’installe, même si l’on fait tout ce qui est requis.

Selon Clance et Imes, ce phénomène prend forme dans des milieux où la reconnaissance passe par des validations extérieures répétées. Mais même ces validations ne suffisent pas toujours à effacer la sensation d’être « de passage » ou « en sursis » dans un rôle.

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La sociologue Cécile Van de Velde a montré que cette pression sociale n’est pas qu’une affaire d’individus : elle s’ancre dans la manière dont chaque société trace la frontière entre ceux qui « méritent » leur place et ceux qui la doivent à des circonstances exceptionnelles ou à la chance. Ce n’est pas la compétence qui fait taire le doute, mais l’accord entre son histoire personnelle et le récit dominant du groupe.

Ce que la reconnaissance ne règle pas

Être félicité ou promu ne suffit pas toujours à se sentir à sa place. Beaucoup s’étonnent de continuer à douter, même après des réussites répétées. Ce décalage vient du fait que la reconnaissance extérieure ne comble pas le fossé entre le parcours vécu et le modèle implicite auquel on se compare. Le doute persiste tant qu’on se sent en dehors de la norme, même si les faits disent le contraire.

Quand l’effet varie selon le contexte

Ce sentiment s’accentue dans les environnements où l’assurance est valorisée plus que la compétence elle-même. Thomas Chamorro-Premuzic a montré que certains milieux professionnels privilégient ceux qui affichent une grande confiance, même sans preuve de résultats. Cela renforce le malaise chez ceux qui se fient à leur travail plutôt qu’à leur aisance à se mettre en avant.

À l’inverse, dans des contextes où la diversité d’expériences est reconnue, le sentiment d’illégitimité s’atténue. Quand plusieurs modèles de réussite coexistent, il devient plus facile de trouver une place sans devoir correspondre à une norme unique.

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Clance et Imes ont noté que le « syndrome de l’imposteur » touche aussi bien les femmes que les hommes, mais que la forme qu’il prend dépend du type de validation valorisée dans leur entourage immédiat.

Doute utile ou frein invisible ?

Pour certains chercheurs, ce doute agit comme une force motrice : il pousse à se dépasser, à apprendre sans relâche et à rester attentif aux attentes du groupe. Cécile Van de Velde décrit ainsi une dynamique d’auto-exigence, qui peut favoriser l’adaptation ou l’innovation. Mais d’autres, comme Clance et Imes, insistent sur son coût : épuisement, autocensure, difficulté à accepter les signes de reconnaissance. Le débat reste ouvert sur le point d’équilibre entre vigilance féconde et frein insidieux à l’expression de ses compétences.

Le sentiment d’illégitimité naît du décalage entre l’histoire individuelle et la norme collective, bien plus que d’un manque de compétence.

Pour aller plus loin

  • Cécile Van de Velde, Devenir adulte : Sociologie comparée de la jeunesse en Europe — Analyse de la pression des modèles sociaux sur le sentiment de légitimité, selon les parcours valorisés ou non. (haute)
  • Pauline Clance & Suzanne Imes, The Impostor Phenomenon in High Achieving Women (Georgia State University, 1978) — Définition et description du syndrome de l’imposteur, chiffres et mécanismes observés chez des personnes compétentes. (haute)
  • Thomas Chamorro-Premuzic, Why Do So Many Incompetent Men Become Leaders? (Harvard Business Review, 2013) — Montre comment les organisations valorisent parfois l’assurance au détriment de la compétence réelle, amplifiant le doute chez certains. (haute)

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