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L’illusion de transparence : croire l’accord des autres

Lors d’une réunion, une voix tremble. Celui qui parle est convaincu que tout le monde remarque son trouble et devine ses pensées. Pourtant, l’auditoire ne voit qu’un exposé ordinaire.

Basé sur psychologie cognitive (Thomas Gilovich — 'The Illusion of Transparency: Biased Assessments of Others’ Ability to Read One’s Emotional States' (Journal of Personality and Social Psychology, Kenneth Savitsky — 'The illusion of transparency in negotiations and the curse of knowledge' (Journal of Experimental Social Psychology, Elisabeth Newton — Expérience du 'tapeur' et de l’auditeur (thèse Stanford)

Il arrive que l’on sorte d’une conversation persuadé que nos émotions ou nos idées étaient claires pour tous. Cette impression de transparence donne le sentiment que notre malaise, notre enthousiasme ou nos doutes sont partagés ou perçus sans effort. Pourtant, ce mécanisme ne dit rien de la réelle compréhension mutuelle. Il éclaire surtout la façon dont notre propre vécu remplit tout l’espace de notre attention. Il ne permet pas de savoir si les autres sont vraiment au diapason, ou s’ils sont simplement pris par leurs propres pensées. Cette illusion fausse aussi la lecture des réactions d’autrui, car on oublie que chaque interlocuteur traverse la situation avec ses propres filtres.

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Une perspective saturée par soi

Thomas Gilovich (Cornell) a montré que l’on surestime la lisibilité de ses émotions parce qu’elles sont omniprésentes dans notre esprit. Ce phénomène, nommé « illusion de transparence », fait croire que ce qui nous préoccupe est forcément visible ou partagé. Dans une expérience de 1998, Gilovich a demandé à des étudiants de parler en public : ils imaginaient que leur nervosité sautait aux yeux, alors que le public n’en percevait presque rien. Ce biais s’enracine dans le fait que l’on ne peut pas sortir de sa propre perspective, même quand on essaie de prendre du recul.

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Kenneth Savitsky (Williams College), en 2003, a observé le même effet dans des situations de négociation ou de jeu : chacun suppose que ses intentions ou ses doutes sont transparents, alors qu’ils restent opaques aux autres participants. Ce n’est pas un manque d’écoute, mais une limite de la communication humaine.

Ce que l’on croit voir, ce qui se passe

Avant de prendre la parole, la gorge nouée semble trahir un malaise évident. Mais la majorité des auditeurs n’en perçoit rien. Ils peuvent même attribuer un silence ou une hésitation à une réflexion, non à de l’angoisse. Ce décalage vient du fait que nos propres signaux internes prennent toute la place dans notre attention, alors que les autres n’en captent qu’un fragment ou l’interprètent autrement.

Quand l’illusion varie

L’illusion de transparence n’est pas constante. Elle s’amplifie quand l’enjeu émotionnel est fort, car le ressenti devient plus intense et envahissant. À l’inverse, lors d’échanges formels ou distants, chacun reste centré sur son propre discours intérieur, ce qui réduit la conscience de l’autre. Dans l’expérience d’Elisabeth Newton (Stanford, 1990), le 'tapeur' croit que la chanson qu’il frappe sur la table est évidente, car il l’a en tête. Mais l’auditeur, privé de cette référence, n’entend qu’un rythme déconnecté. La présence ou l’absence de contexte partagé explique la variation de l’illusion.

Comprendre ou être compris ?

Pour certains chercheurs, l’illusion de transparence serait surtout un défaut d’empathie : on oublie que les autres ne partagent ni nos repères, ni notre état d’esprit. D’autres, comme Savitsky, voient plutôt une limite structurelle de la communication : même avec de la bonne volonté, il reste impossible de rendre visibles toutes ses intentions ou émotions. Les deux positions s’accordent sur l’existence du phénomène, mais divergent sur son origine profonde : déficit d’attention à l’autre, ou impossibilité d’échapper à sa propre perspective.

On croit que nos émotions ou intentions sont partagées ou évidentes, alors qu’elles restent en grande partie invisibles aux autres.

Pour aller plus loin

  • Thomas Gilovich — 'The Illusion of Transparency: Biased Assessments of Others’ Ability to Read One’s Emotional States' (Journal of Personality and Social Psychology, 1998) — A montré que les orateurs surestiment à quel point leur nervosité est perceptible en public. (haute)
  • Kenneth Savitsky — 'The illusion of transparency in negotiations and the curse of knowledge' (Journal of Experimental Social Psychology, 2003) — A observé la surestimation du partage d’intentions et de doutes dans des situations de négociation ou de jeu. (haute)
  • Elisabeth Newton — Expérience du 'tapeur' et de l’auditeur (thèse Stanford, 1990) — A illustré comment la connaissance interne d’une chanson rend le rythme frappé plus évident pour celui qui tape que pour l’auditeur. (haute)

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